28 mars 2009
Roland Sabatier, "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie", 2007
Récemment, dans le cadre de l'exposition Il
lettrismo a Verona, organisée par le collectionneur Francesco Conz à la
Villa Fraccaroli, Vérone, en décembre 2007, Sabatier propose Le silence éternel
de ces espaces infinis m'effraie, présenté comme un poème.
Défini comme une « oeuvre infinitésimal
orthodromique », le poème se déroule sous forme de performance et fut interprété, lors de l'évènement, par un représentant anonyme de l'artiste qui portait un masque à son effigie.
Voici ce qu'écrit
l'auteur:
« Quelqu’un : l’auteur, par un effet de
masque et en tant qu’il est absent et, en même temps, un autre qui lui donne
corps, effectue, en marchant d’un pas régulier, indifférent à toute agitation
qui se produit autour de lui, un incessant va-et-vient suivant une ligne
correspondant au plus court chemin entre les lieux A et B. Aux points de
retournement, chaque fois lorsqu’il passe, il énonce sans même se soucier de
savoir s’il sera entendu — mais peut-être aussi à l’attention de ceux qui
pourraient l’entendre — l’énigmatique phrase de Pascal : — « Le silence éternel
de ces espaces infinis m’effraie », jetant ainsi le trouble dans le cheminement
orthodromique sur lequel il pose ses pas et sur lequel repose la caractéristique
de l’œuvre infinitésimale qui renvoie à des silences et des espaces
inconcevables, impossibles ou in-imaginaires. »
(Le silence éternel de ces espaces infinis
m'effraie in Oeuvres poétiques et musicales (1963-2007),
publications Psi)
Le titre de l'oeuvre, comme il est dit dans le
texte de l'auteur, est la citation de la célèbre phrase de Blaise Pascal, issue
de ses Pensées. Sabatier renvoie d'ailleurs à la même thématique : la
condition de l'homme, sa solitude, ses questionnements et son impuissance face à
l'incommensurabilité de l'Univers et de ses mystères. Cependant, alors que
Pascal cherche à faire réfléchir sur l'existence de Dieu, l'artiste lui, se
sert de l'angoisse métaphysique pour faire éprouver aux spectateurs des
vertiges esthétiques, l'invitant à imaginer des espaces et des silences
inconcevables. L'interprète-protagoniste devient le vecteur de ces vertiges,
l'incarnation de la condition humaine. Son jeu, qui fait référence aux
comportements répétitifs et mécaniques de personnes souffrant de problèmes
mentaux, évoque l'homme ayant perdu la raison aux frontières du monde visible
et du monde invisible, dans ces espaces infinis situés au-delà de tout
entendement. A l'instar de certains personnages de Lovecraft, le protagoniste
s'est égaré mentalement dans les abîmes insondables de réalités que personne ne
peut, ni n'est prêt, à appréhender, le faisant sombrer dans une angoisse, une
crainte indicible.
Cette oeuvre montre en un sens les limites de
l'Art infinitésimal, mettant en garde le spectateur sur les limites de ses
capacités à créer des élaborations mentales, sur les risques qu'il encourt à se
perdre littéralement dans ses pensées, que ce soit à des fins esthétiques,
philosophiques, ou métaphysiques.
Roland Sabatier évoque ici une conception du
Sublime proche de celle de Burke. Un Sublime terrorisant, incommensurable
suscitant crainte et respect, et pouvant mener l'être humain à sa propre perte.
Cet impact effrayant renforce la singularité de cette oeuvre à la fois subtile et complexe, donnant à l'Art infinitésimal toute la richesse de la réflexion existentielle.
Damien Dion, le 28 mars 2009
24 mars 2009
Maurice Lemaître, "Sculpture inimaginable", 1964
Alors qu'Isou, huit ans auparavant, proposait une oeuvre rattachée au domaine de la peinture (voir note ci-dessous), Maurice Lemaître lui, s'attaque à la sculpture avec Sculpture inimaginable. Cette oeuvre, présentée à Paris en 1964 au Salon Comparaison, est constituée d'une grande caisse en bois hermétiquement close posée sur un socle. Des caractères typographiques sont inscrits au pochoir sur l'une des faces et composent : « sculpture inimaginable-Lemaître ».
L'oeuvre reprend la « recette » de l'Art infinitésimal : un support concret (la caisse) pour imaginer autre chose (la sculpture dite « inimaginable »). Cette oeuvre, bien que fonctionnant a priori selon le même processus que celle d'Isou, est en réalité quelque peu différente. En effet, alors que la toile vierge offrait la liberté d'imaginer une infinité de contenus, potentiellement concevables, la caisse fermée renvoie, elle, à un contenu précis, une sculpture. De plus, la mention « inimaginable » indique que l'hypothétique forme enfermée est de toute façon, quelques soient les efforts du spectateur, impossible à concevoir.
Autre différence de
taille :tandis que dans l'oeuvre d'Isou, le support est
vierge, le spectateur seul ayant la charge de remplir cette surface par le seul biais de son
imagination, Sculpture inimaginable fait référence à
quelque chose qui préexiste à l'imaginaire du
spectateur, on sait qu'un objet est enfermé dans cette caisse,
une forme mystérieuse et indicible que l'on cherche à
appréhender, même si cette quête est perdue
d'avance.
La frustration engendrée par l'oeuvre de Lemaître suscite paradoxalement l'excitation mentale du spectateur. Le confronter au mystère, à quelque chose qui pourrait être accessible mais qui ne le sera jamais, renforce en lui le désir de découvrir, de spéculer sur la nature de cet objet. Ce concept d'inimaginable apparaît ici comme un stimulus qui va exciter l'imaginaire du spectateur, l'embarquer dans une aventure esthétique suprasensible destinée à approcher l'inconnaissable.
Damien Dion, le 24 mars 2009
27 février 2009
Isidore Isou, "Oeuvre infinitésimale ou esthapéïriste", 1956-1987
Châssis entoilé vierge. Collection privée.
Pour commenter cette oeuvre emblématique d'Isidore Isou, il est bon de rappeler ce qu'est l'Art infinitésimal :
En 1956, dans le numéro 7 de la revue Front de
Jeunesse, Isou publie son manifeste Introduction à l'Esthétique
Imaginaire. L'Esthétique imaginaire, ou l'Art imaginaire, est l'autre nom
de l'Art infinitésimal, dénommé aussi « esthapéïrisme » (de Esthétique
et du grec Apéiros, innombrable).
Le nom d'infinitésimal vient du fait qu'Isou
s'inspire initialement des mathématiques, plus particulièrement du calcul
infinitésimal de Liebniz et Newton. Au sein de cette discipline scientifique,
on intègre, au-delà des nombres concrets, les quantités intangibles, impondérables,
n'existant que grâce à la réflexion théorique. Par analogie, en l'appliquant à
l'art, Isou cherche à dépasser la lettre et le signe, formes concrètes.
L'Art infinitésimal repose donc sur des données
esthétiques virtuelles, intangibles, purement conceptuelles. Il est demandé aux
spectateurs, pour percevoir ces données, d'effectuer des élaborations mentales.
Pour mener à bien cette expérience esthétique,
l'artiste met à disposition des éléments concrets, considérés au-delà de leur
signification immédiate, comme autant de stimulus induisant une activité cérébrale
apte à « façonner » des beautés imaginaires, insaisissables. Le
support concret (objet, image, dispositif...) perd donc sa valeur initiale,
directe, et devient transcendant, tel un tremplin pour atteindre une dimension
inconnue, source d'émotions subtiles et indicibles, pour peu qu'on s'en donne
la peine.
Ainsi, avec des moyens parfois restreints, indifférents
en soi, l'artiste esthapéïriste propose au public de créer ses propres formes esthétiques,
perpétuellement changeantes, unique à chacun, sans cesse projetées dans la
dimension imaginaire.
L'oeuvre ci-dessus surprend par sa simplicité
et son dépouillement : il s'agit d'une simple toile sur châssis, vierge à l'exception des mentions du titre, de la date et de la
signature de l'auteur, peints au bas de la toile. Oeuvre infinitésimale ou
esthapéïriste est, en cela, un exemple-type, le manifeste appliqué de l'Art
infinitésimal.
Dans le cadre cette oeuvre, et à l'instar de toute oeuvre infinitésimale, Isou cherche à provoquer une
plus grande implication du spectateur qui doit fournir un effort supplémentaire
de perception en sollicitant directement son intellect et sa sensibilité, dont
la seule « béquille visuelle » est une surface blanche.
Ainsi, grâce à une simple toile blanche, vide de toute intervention concrète, l'esprit humain acquière une dimension démiurgique car de ce Néant, il crée des univers intangibles dont il est le seul maître, qu'il peut façonner et refaçonner à sa guise. Cette force en fait l'un des chefs d'oeuvre de l'Esthétique Imaginaire.
Damien Dion, le 27 février 2009.



